Philippe Gammaire, journaliste, consultant en communication et formateur au CFPJ. J'ai créé UniversMedias parce que la révolution en cours sur le web est passionnante. Elle va influencer durablement les pratiques journalistiques et oblige l'ensemble des médias traditionnels à repenser leur contenu. J'essaie d'apporter ma pierre à l'édifice...
Je zappais distraitement, hier soir, et je tombe sur Valéry Giscard d'Estaing. Saisissement. J'ai toujours un saisissement en voyant VGE : la mise en scène télévisuelle de son départ de l'Elysée m'avait considérablement marqué à l'époque. On est en mai 1981. L'homme vient de terminer son allocution. Qu'a t'il dit ? Aucun souvenir précis, juste ces deux derniers mots : "Au revoir". Il se lève, tourne le dos, ouvre une porte et disparaît au fond de l'image. Plan fixe sur sa chaise vide. Long, trop long. Le temps de penser que le pouvoir est vacant, qu'après lui c'est le vide. A moins que ce ne soit une invite faite aux français de se tirer, eux aussi. J'avais trouvé la mise en scène scandaleuse. Tout spécialement dans un contexte où l'alternance n'allait pas de soi à cette période. Hier soir donc, je suis saisi. Mais pas pour les raisons habituelles. Giscard est en promo-confession, chez Mireille Dumas (Vie privée, vie publique) pour vendre le dernier opus de ses mémoires de président, "Le pouvoir et la vie". Le tome 3, celui où il révèle que Chirac l'avait bien trahi...
J'arrive en cours d'émission. Juste au moment où la Dumas, le sourire carnassier, lui demande : "Alors, vous avez fait comment pour savoir que le RPR appelait à voter contre vous ?". Elle connaît la réponse, elle a l'oeil qui frise, c'est dans le bouquin. Le ton est badin, Giscard raconte, comme on raconterait une blague de potache :Un collaborateur me dit : Vous savez, la permanence de Jacques Chirac appelle à voter Mitterrand. (...) Je me dis: je ne vais pas appeler de mon bureau, je vais appeler de mon appartement. Je fais le numéro, je tombe sur une standardiste, une secrétaire, et je dis : je voudrais parler à un responsable". " "Je ne voulais pas déguiser ma voix, je suis incapable de le faire, alors je prends un mouchoir, et je le pose" sur le combiné. - "Qui êtes-vous?" - "Je suis un militant, j'appelle parce que (...) je voudrais savoir ce qu'il faut faire..." - "Elle dit: il ne faut pas voter pour Giscard." - "Mais qu'est-ce que ça veut dire ? Est-ce que ça veut dire qu'il faut s'abstenir, qu'il faut ne pas prendre part au vote ?" "Vous n'avez rien compris: il faut voter Mitterrand." La standardiste lui raccroche au nez. Vous avez bien lu : le président de la République française, premier magistrat de France, détenteur du pouvoir exécutif, le chef des armées, celui qui commande à la force nucléaire française, qui est aussi grand maître de l'ordre de la Légion d'honneur et co-prince d'Andorre (eh oui), a passé un coup de fil anonyme. Comme un voleur ou un vulgaire corbeau. Pour le coup je suis sidéré. Mireille Dumas ne s'en offusque pas, elle s'en amuse bien au contraire. L'essentiel c'était de donner la preuve de la trahison de Chirac.